La compagnie

Jimmy the Kid (2018) photo Elisa Larvego

Les années nomades : de La Bâtie à Vidy

Le Théâtre du Loup est une compagnie indépendante fondée en 1978 à Genève par Véronique Berthet, Eric Jeanmonod et Sandro Rossetti, bientôt rejoints par Rossella Riccaboni et François Berthet. Elle a créé depuis lors une soixantaine de spectacles. Ce collectif à géométrie variable réunit, au gré de ses productions, des comédiens professionnels et des musiciens mais aussi parfois des amateurs passionnés ainsi que des enfants ou adolescents ayant suivi les ateliers et stages de la compagnie.

Le journaliste Gilles Anex le définit comme « … un groupe contrasté, voire composite, qui affirme néanmoins un style unique et une forte cohésion, grâce à quelques constantes : le savoir-faire talentueux, l’originalité des projets entrepris et une grande générosité à l’endroit du public. Générosité qui s’entend comme goût d’un théâtre festif, drôle, divertissant au bon sens du terme, mais aussi comme une haute exigence dans le travail. Fort de ces atouts, et tout en naviguant entre le professionnalisme et la précarité de toute structure de théâtre indépendant, le Théâtre du Loup accomplit un itinéraire tout sauf convenu, en abordant aussi bien le spectacle pour – et avec – enfants, les créations collectives, les spectacles musicaux, les adaptations de textes, les petites formes aussi bien que les grandes. » Dans les premières années le Loup se produit régulièrement dans le cadre du Festival de la Bâtie – dont il est parmi les membres fondateurs – ainsi que dans d’autre parcs de la ville, en plein air ou sous chapiteau, ou encore dans des théâtres comme la Cité Bleue, appelée à l’époque Salle Patinò. Peu à peu d’autres institutions lui ouvrent leurs portes : Saint Gervais et Grütli à Genève, Théâtre de Vidy à Lausanne.

Tournées et spectacles

Entre 1983 et 1987 le Loup est invité également au-delà de la région et plusieurs de ses spectacles – notamment Buddy & Flappo ou Krazy Kat – ont les honneurs des festivals : le Zürcher Theaterspektakel de Zürich, les Francophonies à Limoges, Polveriggi en Italie, la Quinzaine théâtrale de Quebec… sans oublier d’obscures salles omnisports des Ardennes belges, ni le Centre culturel suisse de Paris.

Mais le point culminant de cette première période nomade se situe dans la rade de Genève, au large des bains des Pâquis, avec Viva la musica, un ambitieux spectacle lacustre dans le cadre du 700e anniversaire de la Confédération helvétique. Nous sommes en 1991, le Loup a derrière lui 19 spectacles qui tous, sans exception, ont été accompagnés par des musiciens sur scène, produisant une musique composée ou arrangée par eux-mêmes.

C’est donc tout naturellement que la compagnie est associée à l’AMR (Association pour l’encouragement de la musique improvisée) pour la mise en eau de ce spectacle à dominante musicale, qui réunit quelques 75 musiciens entourés d’une quarantaine de figurants-nageurs, artificiers, sirènes, marins d’eau douce professionnels et autres cygnes et requins.

Gilles Anex en parlera comme d’un spectacle phare « … dont on n’a sans doute pas assez relevé la poésie visuelle et l’audace de conception, bref la réussite dans un genre difficile réunissant des contraintes exceptionnelles : nombre de participants, prise en compte d’une partition musicale hétérogène et imposée, problèmes physiques de navigabilité des multiples embarcations, dont certaines improbables, qui sillonnaient la rade « costumées » des atours les plus insolites, météo, etc… Un spectacle autrement vivant que les grosses opérations conventionnelles dont nous a honoré le 700ème. »

Construction du théâtre

L’année suivante, en 1992, la compagnie est invitée par Claude Stratz à se produire au Théâtre de la Comédie où elle présente trois spectacles dont Le retour de Krazy Kat, qui s’y verra attribuer le Prix romand du spectacle indépendant. Cette reconnaissance, qui s’accompagne d’un apport financier, donne le déclic pour imaginer le projet de construction d’une salle de théâtre : un espace d’architecture légère, fonctionnelle, économique, modulable (atelier ou salle de 200 places), où le Loup puisse aussi bien présenter des spectacles que les fabriquer et les répéter. Début 1993, les plans sont dessinés (Baillif et Loponte architectes) et la Ville de Genève met un terrain à disposition de la compagnie pour une période de cinq ans. Le metteur en scène Matthias Langhoff, qui apprécie le projet et le travail de la troupe, décide de participer pour moitié au financement de la construction, sans condition. Diverses associations, organismes et institutions, ainsi que les amis du Théâtre du Loup permettent de compléter la part manquante qui couvrira les frais de construction et d’équipement de ce nouveau bâtiment.

Par une bise glaciale, le dimanche 21 novembre 1993, cinq mois après le début des travaux, ce bâtiment du Théâtre du Loup est inauguré avec les tambours et trompettes de la Fanfare du même nom* (voir ci-après), et avec la présentation de deux spectacles récents de la troupe, Contes noirs, thé brûlant et Le bal perdu. On assiste aussi à la première projection d’un moyen-métrage d’Olga Baillif, Le Loup et les architectes, qui retrace cette construction éclair.

C’est le début d’une nouvelle ère pour la compagnie. Dégagée des aléas du nomadisme elle peut mettre plus d’énergie dans le volet purement artistique de ses spectacles, qui gagnent en qualité formelle. Le vaste plateau dont les dimensions généreuses, la lumière du jour et la situation de plain-pied constituent le seul vrai luxe du bâtiment, permet et suscite des productions plus ambitieuses scénographiquement parlant. Dans une forme de boutade ce bâtiment à été qualifié de « théâtre le moins cher de Suisse » et c’est vrai qu’au départ son équipement scénique est opérationnel mais limité au strict nécessaire. Il se verra complété au fil des années. Cette précarité fait qu’une certaine ingéniosité artisanale, qui a été jusqu’ici reconnue comme une des marques de fabrique du Loup, garde toute sa pertinence.

Nouvelles pistes

Le développement n’est pas seulement formel mais aussi thématique, bien que les deux soient amoureusement liés et que l’intimité de cette liaison soit un des fondement de la petite philosophie du Loup. Dans ces années on explore de nouvelles pistes, comme avec l’expérimental Jaune piano dont le crédo était de faire goûter une véritable création scénique de musique contemporaine à un large public et particulièrement à des enfants, dans la salle comme sur scène.

Par ailleurs et à côté de spectacles tous publics on ne se prive pas de chercher dans le répertoire plus théâtral ou littéraire quelques œuvres rares qui inspirent une forme de réflexion ludique et imaginative – Géographie d’un rêveur de chevaux de Sam Shepard en 2000 ou Zazie dans le métro de Raymond Queneau en 2002. Ou encore de s’essayer à de nouveaux registres tels le cabaret, avec Karl Valentin en 2006 et Boris Vian en 2016, ou des thématiques sociétales actuelles avec La petite reine (2013) ou Viande, morceaux choisis (2015),  toujours dans une optique de divertissement critique.

Une programmation à l’année

L’activité se développe également sur deux nouveaux axes dont le principal est la programmation d’une véritable saison théâtrale constituée d’une dizaine de spectacles ou manifestations de type festival, répartis sur une centaine de représentations, avec une moyenne de 13’000 spectateurs par année.

Ces saisons comprennent une à trois productions du Loup – en création ou reprise -, l’accueil de quatre à six compagnies indépendantes locales, des collaborations avec d’autres institutions culturelles genevoises telles La Bâtie, l’ADC – Association pour la danse contemporaine, les Ateliers d’ethnomusicologie, La Comédie de Genève, ou encore l’accueil exceptionnel de spectacles coup de cœur d’au-delà la frontière.

L’autre pôle en fort développement depuis 1993 est le secteur des activités pédagogiques destinées aux enfants et adolescents dès 7 ans. Ces cours et stages suivis par une centaine d’élèves sont dispensés par un collège de comédiennes, mimes, conteurs ou plasticiennes qui gravitent autour de la compagnie. Cette petite école de théâtre représente un vivier d’enfants comédiens, aussi bien pour le Loup que pour les responsables de casting cinéma et télévision régionaux. Avec le développement des activités liées à cette nouvelle salle, le Loup s’affirme comme un des pôles du spectacle vivant à Genève, même si son statut d’indépendant et le volume de ses subventions le situent à la périphérie des six ou sept grosses institutions théâtrales à Genève.

Le corolaire de cette situation où le Loup s’installe dans son espace sur mesure est qu’il va moins tourner que par le passé. D’une part la gestion du lieu, comme les activités pédagogiques, captent une grande part de son énergie. De l’autre il y a le fait que les productions maison ne se privent pas d’utiliser le grand volume ou la polyvalence de la salle, ce qui les rend peu compatible avec une exploitation en d’autres lieux. Ceci n’a tout de même pas annulé toutes envies de tourner les spectacles maison. Depuis 1993, quelques uns d’entre eux ont pu être présentés hors les murs, dont  Parking Zone et sa bande de comédiens en herbe ou plus récemment le cabaret Vian On n’est pas là pour se faire engueuler. Mais il se trouve que le Loup affectionne les productions avec distributions nombreuses avec  scénographies conséquentes et que dans son histoire récente ce sont plutôt celles-ci qui ont eu les faveurs du public : NovecentoLe géant de Zéralda, Zazie dans le métro, Le Bon Gros Géant… Mais elles sont malheureusement « insortables ». Une solution est parfois trouvée en déplaçant plutôt le public, de loin et par autocars entiers, comme ce fut le cas pour le spectacle Emois, Emois Emois en 2001. Alors régulièrement le Loup s’attaque à la quadrature du cercle, version théâtre : réussir un spectacle de petite forme qui plaise autant au public qu’aux directeurs de salles, afin de voyager durablement au-delà des rives de l’Arve.

La fanfare du Loup

Créée en 1978 comme une extension musicale du théâtre éponyme, la Fanfare du Loup est au départ un orchestre de rue réunissant musiciens professionnels et amateurs, principalement des cuivres, des anches et des percussions. Elle parade pour le plaisir et pour annoncer spectacles et manifestations culturelles. Elle se produit également comme orchestre de scène dans les spectacles du Loup puis d’autres compagnies, comme celle de Jean-Louis Hourdin dès 1991.
For d’une volonté de développer des activités plus concertantes et autonomes, les musiciens se regroupent en une association indépendante du Théâtre du Loup dès 1996. Depuis quelques années la Fanfare propose une saison de concerts, principalement à l’Alhambra de Genève mais il arrive aussi qu’elle se produise sur la scène du Loup. En 2008 elle se rebaptise, prenant le nom de Fanfareduloup Orchestra.

www.fanfareduloup-orchestra.ch

“Tu n’es pas vraiment fichu, tant qu’il te reste une bonne histoire, et quelqu’un à qui la raconter.”

— Alessandro Baricco, Novecento

8 juin 1978, fondation du Théâtre du Loup, E. Jeanmonod, V. Berthet, S. Rossetti. photo Valette
La Fanfare du Loup, en 1982, photo Landenberg
Le collectif en 1992, Rossella Riccaboni, Eric Jeanmonod, Sandro Rossetti, François Berthet. Photo Vanappelghem